Tour Atlantique Nord

Tour Atlantique Nord

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Dimanche 10 novembre

Arrivée cet après-midi à Mindelo, charmant port de São Vicente, Cap-Vert. Enfin, pas si charmant que cela : on n’est pas habitués à des marinas où le vent souffle à 20 noeuds. Les bateaux, innombrables, c’est fou le nombre de gens qui traversent l’Atlantique, et nous qui étions persuadés que nous étions les premiers depuis Colomb. Il va falloir trouver une sous-catégorie si on veut entrer au Guinness book. Premiers retraités ? Peu probable, à voir les éphèbes à sangle abdominale relâchée qui hantent les pontons. Peut-être les premiers malentendants ? Là, on a nos chances. C’est effarant à quel point on est durs d’oreille sur ce bord. Emmanuel, qui dort – mal – sous le cockpit, dit que toutes les réponses des quarts de nuit commencent par « pardon », « Qu’est-ce-que tu dis » Ou  » Hein ». Déjà, à terre, on a du mal à se comprendre, mais à bord, dans le vent, les vagues et les bruits du bateau, on a renoncé, on essaie de lire sur les lèvres, mais on n’y voit pas très bien non plus.
Malgré ce handicap, la course fut belle, on a marché vite tout le temps, dans une mer parfois très grosse, mais dans cette euphorie tranquille d’un bateau qui va bien. 485 milles bouclés en moins de trois jours, on a fait aussi bien que l’avatar de la tablette, une arrivée parfaite, tout bien. Je disais : TOUT BIEN!
L’image du jour : Ollé a failli passer à l’eau ce matin sur une grosse vague, en voulant cadrer une photo de Duval en action, et pendant qu’il attrapait de justesse une écoute pour se rattraper, son appareil a déclenché. L’instant décisif de Cartier Bresson, genre.
Ce soir, restau à Mindelo. On est là pour deux semaines de tourisme, jusqu’à l’arrivée d’Anne qui nous rejoint ici pour traverser. Donc, interruption de ce journal, jusqu’au 24 novembre, sauf si on bouge d’ici là. Vous nous manquerez.

Samedi 9 novembre

On est entrés par l’est, entre Sal et Boa Vista, dans l’archipel du Cap Vert, et on va le traverser pour atterrir demain à Mindelo, sur Saò Vicente, à l’ouest, seule marina disponible. Douloureuse révision du programme : nous devions atterrir à Sal et nous balader d’île en île, au hasard des mouillages, mais voilà, plus de guindeau électrique, donc plus de moyen de remonter l’ancre autre que la force des bras. Or, il y a beaucoup de vent au Cap Vert, et Octobre, outre ses huit tonnes, a une étrave très haute qui prend le dit vent. Daniel et Duval en ont fait la dure expérience en partant de Dakar, ou soufflait un petit 15 noeuds. Tirer sur la chaîne, passe encore, ils sont costauds, une scène de film de pirates, Daniel rythmait d’un de ces borborygmes dont il a le secret mais qui, peu ou prou, s’approchait du « oh hisse » attendu (« oh hisse la saucisse », aurait sans doute dit Théodore) et Duval tirait derrière. Mais là où ça se corse, c’est quand l’ancre décroche brusquement, et voilà nos gaillards partis les quatre fers en l’air sur le pont, Duval ratant de peu le panneau de la cabine avant, n’aurait plus manqué qu’il descende d’un étage. Bon, la prochaine fois on fermera le panneau, mais cinq noeuds de vent de plus, et on restait à Dakar.
Pas grave, on va s’adapter, peut-être bricoler un mouillage de beau temps si la météo est favorable, ou bien visiter les îles avec d’autres moyens. On a bien pris la pirogue dans les bolongs, on embarquera sur le ferry ici.
Une fois l’ancre sur le pont, ce début de traversée, puisque le Cap Vert n’est qu’une étape, a été parfait et augure bien de la suite. Un vent établi nord-nord-est 15-20 noeuds, une mer assez grosse, qui souvent se range, parfois s’énerve. Bien sûr, il faut vivre avec la gîte, on a déjà deux chutes au compteur, Emmanuel dans le cockpit et Duval de sa couchette et deux coccyx endoloris. Rester constamment sur ses gardes, attendre avant chaque mouvement que la vague passe, sinon c’est le valdingue. C’est en progressant constamment à trois ou quatre pattes, deux jambes et une main, au moins, accrochée au bateau qu’on comprend quelle géniale émancipation, avec la station debout, ont permis Lucy et ses contemporains à l’espèce humaine. Grand merci, Lucy, vraiment.

Vendredi 8 novembre

Pourquoi les poissons volants volent-ils? À la question née lors du festival auquel nous assistons depuis ce matin (il y a certainement un meeting aérien annoncé dans le secteur, allez savoir, nous sommes coupés de toute nouvelle, on ne sait même pas si notre ami Antoine Carpentier a gagné la Jacques Vabre), les réponses ont été diverses. Parce qu’ils ont des nageoires hyper développées qui leur permet, une fois extraits de l’eau, de voler, dit l’un. Indiscutable: ça jaillit de la vague comme un surfeur d’argent , se met au planer pendant quelques secondes, bien une centaine de mètres, puis ça se gaufre lamentablement dans l’eau comme les bébés dans les vidéogags – incroyable de concentrer en si peu de temps autant de grâce et de maladresse.
Parce qu’ils échappent ainsi à un prédateur qui les chasse, dit l’autre, et on imagine immédiatement ce qui se passe sous l’eau et qu’on ne voit pas, mais qu’on a vu aussi à la télé, le méchant thon, dauphin, allez, requin qui surgit des abysses gueule ouverte, et le fragile mais courageux poisson volant qui, d’un coup de rein, échappe au tueur.
Pour le troisième, la question est biaisée, suppose de la rationalité dans l’évolution et quand on en est là, on frise l’animisme et on n’est pas loin des nervures dans l’écorce du melon pour permettre au père de famille cher à Bernardin de Saint-Pierre de partager équitablement le fruit entre tous.
Et pourtant, ils volent, et c’est bien joli tout de même. Dans le genre, mais moins gracieux, on a vu des poissons marcher à Ziguinchor. Ils ont des pattes à la place des nageoires inférieures et marchent sur la berge comme ils nagent dans l’eau. Très laids, ils sont aussi très méchants. Leur nageoire dorsale se hérisse dès qu’approche un de leurs congénères. On ne sait si c’est à cause de la marche ou de la méchanceté que les paléozoologues les considèrent comme nos plus lointains ancêtres.

Jeudi 7 novembre

« Puis un jour on m’a dit go west alors j’ai pédalé
De New-York à Los Angeles sur un vélo volé. »
Cette chanson de David McNeil fait partie du top ten des ritournelles fredonnées à bord, mais aujourd’hui, elle est numéro 1. De l’Ouest enfin, marre de faire du Sud, la chaleur, le vent qui n’est pas là, ou qui tourne tout le temps, et de toutes façons, toujours dans notre dos.
On veut de l’Ouest, nom de Zeus, du travers dans l’alizé nord-est, robuste et constant, et tant pis s’il est trop robuste, on sait faire.
Ça tombe bien, y’en a. On a quitté Dakar avec un petit force 5 nord-nord-est et la météo nous dit que ça sera comme ça jusqu’au Cap Vert. La mer est grosse, une belle houle, le bateau est bien réglé, nous un peu moins et les teints à bord, sous le hâle, varient du blanc au vert.
Le pilote avale la houle sans états d’âme, car nous avons un pilote, puisque nous avons un moteur, et donc de l’électricité, et même du froid dans le frigo. C’était encore une histoire de fièvre et de thermomètre : le calorstat, conçu pour des contrées plus clémentes, et qui gère le système de refroidissement, a rendu l’âme en Casamance, ce qui bloquait le circuit et déclenchait l’alarme de surchauffe. On l’a enlevé, et ça marche très bien comme cela.
Il fait beau, pas trop chaud, on a donné nos derniers francs CFA aux employés du Club de voile qui nous ont bien aidés pendant ces jours difficiles, on a amené les couleurs sénégalaises, on quitte l’Afrique.
On se souviendra de cette semaine au sud pour les galères qu’on a vécues, surtout Francine qui a supporté avec beaucoup de dignité cette initiation assez rugueuse à la croisière hauturière, mais aussi de l’incroyable et lumineuse gentillesse des gens d’ici : parfois, les clichés se vérifient.
Duval est revenu, sacré Duval, puisque te v’là, mais Hervé, qui ne se sentait pas bien sur ce bord, nous a quittés. Il va nous manquer.

Lundi 4 novembre

À force de dire qu’on n’y arrivera pas, à force d’à force, on arrive, et nous voilà de nouveau à Dakar, baie de Hann, ses épaves sous l’eau, sur la plage et au bar du Club de voile. Une sorte de bout du monde à mi chemin, où viennent mourir rêves et bateaux, qui restent là, à l’amarre, demi-tour quatre fois par jour, mais un jour ça ira mieux, on pourra se refaire, repartir.
Ça fait un peu froid dans le dos de voir que d’autres avant nous ont échoué là, mais, avouons-le, c’est un peu pour le plaisir de se faire peur, digérer cette semaine de cauchemar.
Parce que nous, c’est autre chose : donner un bidon d’eau à des gens au large qui sont venus de loin nous le demander, et les voir repartir ravis, pouces levés vers nous, louvoyer dans des troupeaux de cargos à l’ancre, virer juste devant comme un pied de nez à ces pachydermes qui, au large, nous écraseraient sans nous voir, prendre un mouillage à la voile comme jadis, avant qu’on invente les moteurs, suivre à la lettre les indications d’un mail venu du bout du monde et se dire que peut-être (on saura demain) on l’a réparé, ce putain de moteur qui nous a laché au plus dur, organiser un pique-nique au dit bar avec le saucisson de Christiane et le riz qu’une dame nous a gentiment cuit.
Ça, c’est bon pour l’ego. Pour l’âme, voir, au jour levant, ces guirlandes de lumières qui festonnent les navires devenir subitement des formes, comme ces exercices dans les livres des petits, relie d’un trait les points numérotés du dessin, et soudain apparait un porte-conteneurs de 300 mètres de long.
Alors oui, le voyage continue, on ne restera pas au bar du Club de voile de Dakar, agrippés à une Gazelle, cette bière locale, ventrue et mal nommée, à raconter nos exploits passés.
A ce moment précis, Hervé qui se brossait les dents, monte du sous-sol sur la terrasse, ote la brosse de sa bouche, et dit : « Faut pas ressasser ». Et redescend se coucher.

Quelques jours pour avitailler et réparer, on se retrouve jeudi.

Dimanche 3 novembre

Ce matin, au lever du jour, Daniel et Hervé étant de quart, comme on dit en latin, une nuée de criquets/sauterelles/grillons/scarabées, on ne sait comment dire sinon qu’ils sont très gros  et très noirs, s’est abattue sur le bateau. Encore un coup de la Casamance.
Les hommes de quart se sont bien battus, rendons hommage à leur courage,  Hervé décollant d’une main les insectes de ses vêtements, de ses bras, de ses cheveux même, pendant qu’il barrait de l’autre, Daniel les attrapant pour les jeter par dessus bord, tant il est vite apparu que les écraser était une fausse bonne idée, l’insecte libérant avant de mourir un jus jaune aussi peu ragoûtant qu’abondant.
Quand Emmanuel et Ollé se sont levés, Francine restant cachée au fond de son lit, ablatif absolu voir supra, la bataille était gagnée.
Las, pas la guerre. Quelques heures plus tard, on a voulu prendre des nouvelles de Minnie, la chauve-souris tombée hier dans le cockpit et ouvert le coffre sous le plancher du cockpit où elle avait trouvé refuge. Minnie était partie, ce qui veut dire qu’elle est sortie sous les pieds du barreur pendant la nuit, hypothèse peu agréable, mais tant mieux pour elle.

En revanche, à sa place, s’affairaient des dizaines de, disons, grillons. C’est dans ces moments là que les destins s’écrivent. Daniel, qui avait déjà mené la première bataille, s’est révélé, à lui-même comme à nous, comme l’ange exterminateur du grillon,  le bug killer ultime. Il a attrapé la vermine à pleines mains, jetant par dessus bord des poignées d’insectes qui, nageant à la surface, tentaient désespérément de rejoindre le bord où ils croyaient avoir trouvé asile. C’était cruel, c’était dantesque, ce fut efficace. Ollé fit ensuite le tour de tous les coffres du bateau, exterminant les rescapés, sans la moindre pitié et au mépris de toutes les conventions internationales. Nous tenons à disposition des studios le scénario de « Les insectes attaquent ».
Nouvelle offensive ce soir, les survivants ont tenté une nouvelle sortie en profitant de l’obscurité, mais Killing Dany ne leur a laissé aucune chance. Fin de l’épisode, mais nous avons repéré un nouveau foyer dans le coffre du gaz, menace dormante pour une suite au box-office.
Pendant ce temps-là, toujours pas de vent. Si peu qu’on a raté l’entrée de jour dans la baie de Hann et ses épaves non signalées, et nous voilà condamnés à passer la nuit en mer devant Dakar, entre cargos et pirogues. Après quatre jours à errer au gré des pannes et des calmes,  la nouvelle ne nous a pas fait plaisir. Quatre jours sans moteur, donc sans frigo, à manger ce qui  n’avait pas tourné et à jeter le reste, on s’était promis le meilleur restaurant de Dakar ce soir, ce sera pour demain. À moins que d’ici là, pour anticiper le changement climatique, on se mette à cuisiner les grillons.

Samedi 2 novembre

Après notre échappée de Casamance hier sous une jolie brise de soir, on est retombés dans un trou noir. La nuit venue, le vent a refusé catégoriquement. On était déjà loin de tout, loin des loupiotes des pêcheurs et des guirlandes chinoises, multicolores et clignotantes qu’ils emploient ici pour repérer leurs filets. Le ferry est passé sans nous voir, lui aussi éclairé comme un sapin de noël, puis a disparu. La lune s’est levée, croissant horizontal comme un sourire éclairé de citrouille d’Halloween, son reflet fasseyait sur la mer d’encre. Touchante attention de l’artiste, il y avait même des chauves-souris pour compléter le tableau, à voleter autour du mat. C’était beau, on était bien, on ne pouvait rien faire qu’attendre et regarder, et c’est ce qu’on a fait une partie de la nuit.
Le lendemain, on a refait la scène, mais en gore. Dans la journée, une chauve-souris est tombée dans le cockpit, et même si on est accueillants, on se demande quand même où sont les autres. Puis les mouches et moucherons ramenés de Casamance ont commencé à sortir par milliers, et pendant un long calme qui nous a bloqués une partie de l’après-midi, Octobre est devenu la nef des fous : Emmanuel et Daniel ont sombré dans un sommeil comateux, Francine se terrait dans son livre, Hervé parcourait la cabine avec une tapette à mouches, éclatant de rire quand il en tapait une, et Ollé se donnait des grandes claques pour faire tomber les moucherons qui se collaient dans sa sueur pendant qu’il barrait, on a cru qu’on le perdait.
À la fin de la journée, on s’est tous aspergés de seaux d’eau de mer et on a frénétiquement brossé le pont du bateau, rougi par la poussière de Casamance. Ça va mieux maintenant, mais une autre nuit de calme plat nous attend.

Vendredi 1er novembre

La Casamance, le fleuve qu’on ne quitte jamais. Départ tôt, encore, la tête dans le sac, pour être décent. On n’avait pas grand route pour sortir du fleuve, mais voilà, le speedomètre s’est bloqué sur un humiliant 0,00 noeuds. Pas le courant, qui, a commencé à nous ramener vers Ziguinchor. Tous ceux qui ont navigué connaissent ce moment, disons peu valorisant, où on voit pourtant un peu de vent dans les voiles, un peu de sillage derrière la proue, et la côte qui, inexorablement, défile en marche arrière.
Pas de moteur, une seule solution, jeter l’ancre à la côte, et attendre la marée suivante. On mouille donc, disons à cinq cents mètres de notre point de départ, et on se remet à cuire dans nos banettes.
Quatre heures plus tard, le vent frémit, le courant baisse, cette fois-ci on y croit, faut-il que nous soyons bêtes. À peine partis, le vent s’efface. Revient, dans une autre direction, disparaît à nouveau, à vous rendre fou. Près de cinq heures à tirer des bords dérisoires entre les bouées du chenal, sous 40° au thermomètre. On pense à l’Éole farceur des illustrations de Doré, le joufflu rigolard qui malmène Pantagruel et ses équipiers.
On a tenus, bravement, et on est sortis. Et la vie est redevenue belle, le calvaire est devenu fait d’armes. On s’est congratulés d’avoir, enfin, quitté la Casamance, furieuse de nous voir lui échapper, allez, puisqu’aujourd’hui on fait dans les classiques, comme Calypso qui voit fuir Ulysse. Elle nous a envoyé en vengeance une nuée épouvantable d’insectes de tous genres, mouches, moucherons, taons, moustiques, libellules géantes et guèpes carrossées comme des drag-queens, que le vent, soudain revenu à de meilleurs sentiments, cueille délicatement, une par une, sur le bateau et sur nos peaux.

Jeudi 31 octobre

Ziguinchor, la ville qu’on ne quitte jamais. Ce matin, une demi-heure avant le lever du soleil, on est tous debout, on s’en va enfin. On replie la table du carré, vite, vite, on rentre les maillots qui sèchent sur les filières – les bateaux ont parfois l’air de balcons napolitains – on remonte l’annexe, on hisse la grand voile, on envoie du monde devant hisser l’ancre. On n’a plus de guindeau, on sait que ça va être dur, mais on est costauds. Effectivement, ça résiste. Un deuxième équipier pour aider à tirer sur la chaîne, puis un troisième, puis un winch au bout. Coincés. Trop de courant, peut-être. Un coup de moteur pour dégager, même s’il chauffe. Rien. On comprend que la chaîne a croché quelque part. Emmanuel qui, sur les conseils de Duval, a acheté au départ une bouteille et pris quelques cours, sort tout l’attirail et plonge. Étrange moment, on le sait peu aguerri et on le voit disparaître sous l’eau le long de la chaîne. Au rythme de sa respiration, de gros bouillons remontent à la surface, on regarde, on attend. Puis, plus de bulles. Bouffées d’angoisse d’un coup, s’il allait se coincer là sous la chaîne, et nous qui scrutons impuissants l’eau trouble du mouillage.
Borborygmes derrière nous: en fait, il a changé de position, et les bulles remontent de l’autre côté de la coque. Puis un remous, il émerge : la chaîne a dérapé avec la renverse et s’est enroulée autour d’une épave rouillée, juste au dessous de nous, indécrochable.
C’est comme cela qu’on a laissé une ancre à Ziguinchor, avec une bonbonne plastique au bout d’un orin, pour la signaler à qui la veut, et, seule consolation, nul doute qu’elle fera le bonheur d’un de ces pêcheurs qu’on a vus jour et nuit glisser à côté de nous, dans des pirogues taillées dans des troncs de cocotier, avec pour seul armement une pagaie et un filet qu’ils jettent à l’eau d’une main pendant qu’ils rament de l’autre.
Comme ce vieil homme qu’on a croisé à la tombée de la nuit, loin de tout, en rentrant de notre balade de touristes en pirogue. Les coudes posés sur ses genoux, il regardait une bande de cormorans plonger et se goinfrer bruyamment des poissons pris dans ses filets.
Après cela, navigation parfaite sur le fleuve, plus de guindeau, plus d’ancre, un moteur hors service, mais ce pur bonheur d’avancer enfin par notre propre volonté, libérés de nos ennuis de riches et de la détresse des pauvres, avec juste un peu de vent, et la grande dextérité des barreurs.
Relâche dans un village à l’embouchure du fleuve. Quelques instants passés là, chavirés de bonheur à n’y pas croire : on a laissé une de nos ancres à Ziguinchor, et un bout de notre coeur à Carabane.

Mercredi 30 octobre

Aujourd’hui, encore moins qu’hier. Ziguinchor, la ville qu’on ne quitte jamais. Pourtant, on était déterminés, ce matin, on a levé l’ancre de bonne heure, pour effacer la Casamance dans la journée, quitter le fleuve et nos soucis. Puis le moteur nous a de nouveau lâchés, une demi-heure après le départ. Daniel et Emmanuel ont plongé sous le capot, une clé de 12 dans une main, de l’autre le télephone avec Amael, mécanicien marine à Lézardrieux, Côtes d’Armor. Hervé a pris la barre, un moment un peu délicat, ou comment empêcher un 12 mètres sans moteur ni vent de se planter dans la vase du fleuve. La renverse et un peu de vent venus, on est rentrés s’amarrer au même endroit, face au grand hôtel de Ziguinchor, à qui nous apportons une touche yacht club qui n’est pas pour leur déplaîre.
La suite est moins chic, démonter la pompe du circuit secondaire, et pour cela, bien sûr, comme chacun sait, il convient auparavant de démonter la courroie de l’alternateur et vidanger le liquide de refroidissement. Donc, vérifier la pompe, la replacer, puis remonter la courroie, remettre le liquide, lancer le moteur, s’apercevoir que ça fuit, donc, démonter la pompe, et pour cela… Tout l’après-midi, deux sur le moteur, les autres qui cuisent sur le pont.
Alors, ça va comme ça, demain on rentre à Dakar, où on trouvera un mécanicien, et on y rentre à l’ancienne et à l’arrache, sans moteur, et s’il n’y a pas de vent, on godillera, nom de Dieu.

Mardi 29 octobre

Aujourd’hui, rien. On avait quelques petites choses à faire encore à Ziguinchor, de l’eau, du fuel, du frais, faire laver le linge (difficile de décrire ce que cinq jours à plus de 40° sans douche font subir à la garde-robe), dont on s’est débarrassés tôt ce matin. Depuis, on attend que le linge revienne. De toutes façons, on est bloqués ici jusqu’à demain matin, si on veut profiter du courant, du vent et de la – très relative – fraîcheur du matin pour reprendre la route.
Alors on attend, avec une placidité étonnante. On est quand même des sexagénaires assez énervés dans le civil, de façon différente mais avérée, et là, on regarde avec délice passer le temps, comme des petits vieux sur le banc de la place du village. Tout à l’heure, la nuit va tomber, une partie de la chaleur avec elle, on embarquera dans l’annexe pour aller dîner en ville, petite douceur avant quelques jours de mer sous le soleil. À dix heures, on sera de retour au bateau. Avant d’aller se glisser dans nos banettes aux draps délicieusement propres, on restera un peu sur le pont, face à la ville, à écouter les rires des jeunes gens qui se baignent à l’embarcadère, sous le raffut métallique des milliers de cigognes qui vivent ici au sommet des baobabs et claquent du bec à ne plus s’entendre. Sans doute se défoulent-elles avant de revenir prendre leur morne faction cet été sur les cheminées d’Alsace ou de Haute Silésie. Drôle de les voir ici, c’est comme l’hirondelle qu’Ollé a positivement reconnue l’autre jour à Yamatoyène pour celle née cet été dans sa grange à Geffosses.
Un peu plus tard, un chien aboiera, qui déclenchera les hurlements solidaires de tous ses congénères, longtemps. Puis ça s’arrêtera.

Finalement, pas de rires de jeunes gens à l’embarcadère, mais une jeune femme, seule, qui nous regarde.

Lundi 28 octobre

Disons-le, la Casamance ne nous est pas favorable. Hier, le moteur. Ce matin, en remontant l’ancre, le guindeau électrique a rendu l’âme. On a vite bricolé une ancre de secours pour venir se poser à Ziguinchor, mais ça nous complique la vie pour la suite. Étaient prévus de beaux mouillages au Cap Vert, mais ça souffle, et remonter à la main l’ancre d’un douze mètres face à des vents forts, ça n’est possible qu’à Popeye et Astérix, et encore, quand ils sont chargés.

Les voiliers, comme les chevaux,  sont des bêtes à chagrin. Avec, en sus, les problèmes du coin. Comment être sûr que la pièce commandée en Angleterre nous parviendra? D’abord, où? Il faut avoir vu le club de voile de Dakar, où on retourne après-demain, pour comprendre que l’image d’un livreur UPS débarquant de sa camionnette bizarre, sourire aux lèvres, avec votre nouveau guindeau bute assez vite sur cette question : qui va réceptionner le colis?  Ensuite quand? Si un douanier décide de bloquer quinze jours le dit guindeau, quid du déroulement de la croisière, et de tous les équipiers à venir qui ont bloqué leurs vacances et pris leur billet pour Fort-de-France, Miami, New-York, etc. Emmanuel, qui ne dort plus depuis longtemps vient de se reprendre une tranche d’insomnie.

Arrivés à Ziguinchor, on a retrouvé Duval et Christiane, qui visitent le pays par la route. Ils avaient programmé une sortie en pirogue dans les bolongs, ces bras de rivière qui serpentent dans la mangrove et qui nous étaient jusqu’ici interdits : pas assez de cartes, trop de tirant d’eau. On a embarqué. Quand on est sortis du lit principal du fleuve, à mesure que la voie s’étrécissait, elle a commencé à nous prendre. C’est un endroit bizarre pour des marins: la terre n’est pas la terre, juste un entrelac de racines des palétuviers qui y poussent, et l’eau n’est pas la mer mais un miroir ou pointent, de temps à autres, quelques bulles. Tout le monde s’est mis à gamberger.  On ne serait pas dans « Délivrance », dit quelqu’un,  dès lors on s’attend tous à voir surgir des palétuviers d’hostiles indigènes décidés à nous nuire. Non, c’est plutôt « La 317° section ». Et chacun fait le gros dos en  attendant à la prochaine courbe une horde de Viet-congs à demi-immergés mais pleins de haine, portant leur kalachnikov au-dessus de leurs ridicules chapeaux pointus. Quand le pilote de la pirogue nous a dit, en passant au ras des palétuviers, qu’il n’y avait pas de serpents sur les îles et que les crocodiles, chassés par le bruit des moteurs, s’étaient réfugiés au fond des bolongs depuis fatigué, nous avons été très, très déçus, nous qui attendions qu’à tout moment se glissent subrepticement dans l’eau des anacondas géants, ou au moins, des crocos affamés.
Chauffés par les histoires que nous nous racontions, nous sommes arrivés dans un lieu si étrange qu’on ne vous le racontera pas, vous ne nous croiriez pas.
On est rentrés à Ziguinchor dans la chaleur qui tombait enfin, au milieu des pélicans, l’air furieux d’être aussi laids, des flamands roses marchant d’un grave pas, et d’un grave sourcil, balançant tous leur cou, répondant de la tête, tandis qu’au milieu du fleuve les dauphins venaient lascivement souffler tout près du plat-bord de la pirogue : profite…profite…. Ça n’a pas réparé le guindeau, ça, non, mais ça nous a fait du bien.

Dimanche 27 octobre

On a passé la nuit devant un campement, des villageois qui installent des cabanes sur pilotis pendant la saison de pêche. À marée haute, c’est-à-dire pendant six heures, deux fois par jour, ils vivent les pieds dans l’eau. On les voyait s’activer dans l’ombre, d’une cabane à l’autre, et, du bord, on entendait le floc-floc de leurs pas dans la nuit.
On a repris la remontée du fleuve ce matin, une chaleur comme jamais, 45°. Zéro vent, pas d’ombre sur le pont, on en est réduits à se cacher derrière le mât ou les focs enroulés. On avance au moteur.
L’après-midi, il nous a lâché, surchauffe, et on est restés désemparés, à la dérive, au milieu de ce fleuve gigantesque. Cette fois-ci, ce sont les équipages des pirogues qui nous croisaient en partant au large qui nous ont plaints.
Juste retour des choses, à chacun ses soucis, etc.? Pas vraiment. On va mouiller pour faire refroidir et demain, on fera contrôler le moteur à Ziguinchor, mais la marée continuera à envahir les cabanes des pêcheurs. Deux fois par jour.
D’ailleurs, pour mieux vous donner la mesure de notre détresse: ce midi, on a mouillé pour déjeuner, et des dauphins sont venus se baigner avec nous.

Samedi 26 octobre

On est partis de France avec une certitude : quelle que soit notre destination, elle est solidement renseignée, on sait où on va. AIS, GPS, météo satellite, deux tablettes avec des fichiers différents, cartes papier en cas de défaillance, relevés de blogs de ceux qui sont passés avant, photos satellite, rien ne peut nous arriver.
Ce matin, après une morne nuit au zonzon, on est arrivés à l’entrée de la Casamance. C’est compliqué ici, il y a des bancs de sable partout, on passe de 100 à 2 mètres en quelques encablures. Et c’est là que ça a commencé à merder.
D’abord, la bouée d’entrée de la passe donnée sur la carte n’est pas là. Normal, dit Emmanuel, elle est notée variable sur la carte. Bon, on cherche, on trouve l’entrée, plus au sud que prévu, mais puisque c’est variable, varions-donc, allons-y.
On a les yeux sur le sondeur. Ce qu’il nous dit ne correspond pas, mais pas du tout, aux cartes. Mais on trouve un chemin, magnifiquement balisé, bouées rouge-cylindre-bâbord, vert-cône-tribord, face à face, numérotées, paires les bâbord, impaires les tribord, un autoroute maritime, manquent juste les stations-service et les aires de repos. Rien sur les cartes, mais on nous a dit à Dakar que c’est le chemin du ferry Saint-Louis – Dakar – Ziguinchor. Il y a là un choix politique : suivre les cartes du SHOM, dépositaires des glorieux relevés hydrographiques de la Royale depuis le 17ème siècle, et respectées comme la Bible par tous les marins de la planète, ou faire confiance au balisage sénégalais? Le bord étant constitué d’anticolonialistes convaincus, bien qu’un peu échaudés ces derniers jours par l’expérience, décision a été prise de suivre l’autoroute, et bien nous en a pris, il nous a posés comme une fleur à Yamatoyène, où l’armée sénégalaise, en la personne d’un adjudant en zodiac, est venue nous contrôler.
Ne restez pas ici, allez donc relâcher à Carabane , c’est plus sympa, il y a des bâtiments, ils ont des djembés.
On a fait comme il a dit et ça ne s’est pas bien passé. Le sous-sol lisait la carte, « tu as 9 mètres sous toi », « Tu rigoles, disait le barreur en terrasse, on n’a que deux mètres au sondeur, on va se planter ». Au bout d’une heure à tourner en rond à se faire peur, on a balancé les cartes du SHOM, et, merde pour la Royale, on a repris l’autoroute de la marine sénégalaise. Les convictions ont parfois du bon.

Vendredi 25 octobre

Hier soir, grand show du soleil, qui devait se sentir ignoré par ce journal. Non sans raison, d’ailleurs. Il y a des moments sous ces climats où nos relations sont difficiles. Mais hier soir, chapeau bas, la mise en scène était parfaite. Un tanker tous feux allumés au premier plan, pour donner l’échelle, et derrière, voilà que je te tartine du jaune, de l’orange, du mauve, du bleu, avec un mauvais goût sublime, des couleurs virées de carte postale oubliée dans la vitrine du bureau de tabac de Plouézec.
Et puis, brusquement, nuit noire. On avance à tâtons, et soudain, à cinq mètres du bord, une ligne de bouées jaunes, très rapprochées. On sort une torche, on fouille la nuit, la ligne se prolonge très loin devant nous, et au bout là-bas, une pirogue. On est au près, donc pas manoeuvrant, on lance le moteur pour lofer. Ça va. Il ne faut pas passer dessus, évidemment, c’est le gagne-pain des pêcheurs qu’on entend s’interpeller dans le noir, et si par malheur on le faisait, on emporterait dans les deux quilles d’Octobre un kilomètre de filets.
On longe lentement la ligne, jusqu’à la pirogue. « Y’a quelqu’un? », nous apostrophe, rigolard, un des pêcheurs, mais on sent qu’on les a inquiétés un moment.
Nous aussi. On reste tendus, on fouille l’eau noire avec le faisceau de la lampe qu’éponge l’obscurité. Une autre bouée scintille, on suit encore la ligne, c’est moins long cette fois, et toujours la pirogue au bout, trois-quatre types, comment font-ils pour relever à la main ces centaines de mètres de filets, qu’on leur souhaite plein de poissons?
D’autres petites lumières dansent devant. Est-ce qu’on va passer la nuit comme cela, à craindre à tout moment de se faire arrêter en plein vol comme un papillon dans une toile d’araignée? Et une fois pris, qu’est-ce qu’on fera? Qui va plonger pour libérer les quilles?
Non, les lucioles s’égaient, puis disparaissent, la fin de la nuit sera tranquille. C’est sans doute cela qu’on aime, passer en quelques instants de la sérénité à l’angoisse . Et retour, heureusement.

Jeudi 24 octobre

On a récupéré cet après-midi Francine et Hervé. Ils ont à peine eu le temps de ranger leurs affaires dans les équipets qu’on remontait l’annexe et hissait la grand voile, cap au large. On avait un tout petit créneau pour partir de jour de Dakar et arriver samedi matin à l’embouchure de la Casamance. Et puis, c’est bien beau de survivre dans les ruines de l’Empire, mais on a eu notre lot d’heures d’embouteillages entassés dans des taxis-épaves.
Sur l’interminable ruban de ville qui va du Cap vert à Rufisque, un nuage jaune sale, vent de sable ou pollution, qui ferait taire nos regrets si nous en avions.
Ici, on est bien, un tout petit vent de près qu’Hervé tripote avec gourmandise, un demi-quart de winch à l’écoute de génois, un petit degré de moins au pilote, et le bateau glougloute d’aise.
Il fait doux, le soleil se couche, on vient de croiser dans l’autre sens les cargos qui attendent toujours d’entrer au port, et ces dizaines de chalutiers chinois à l’ancre dont personne ne comprend ce qu’ils font là. Il y a Gorée sous le soleil, d’où émergent deux immenses palmiers, en realité des relais téléphoniques maquillés.
Devant nous la Casamance, la nuit va être belle, mais il faudra surveiller les pirogues des pêcheurs qui s’avancent très loin en mer sans radio ni lumière.

Mercredi 23 octobre

Il y a des endroits, c’est rare, qui sont comme on croyait. Comme Venise ou New-York, Dakar confirme toutes les images qu’on en avait avant d’arriver, et, même, en rajoute.

Ainsi, le Club de voile de Dakar est parfaitement déglingué, mais c’est le seul endroit où l’on peut faire relâche. En faire la description amènerait à comparer un passé supposé glorieux avec la misère délétère et effroyable d’aujourd’hui, et on n’en a pas envie.

La Casamance, c’est pour demain. Ou après-demain : on est en Afrique, n’est-ce-pas?

Vendredi 18 octobre

Il y avait de l’émotion à bord, ce matin, quand on a commencé à chercher la pointe des Almadies dans l’étai. Pour presque tous, sauf Emmanuel, qui était, pour une fois, de première fois, ce n’était pas rien de revenir à Dakar par la mer. On avait souvent, huit heures après Roissy, débarqué brutalement à Léopold Sedar Senghor, mais là, arriver lentement, très lentement, même, et par la mer!
Quand on a doublé l’ile aux Madeleines, ou au Serpents, les cartes donnent les deux noms, le présent a rebattu le passé, comme on demande un nouveau jeu au croupier. Devant Gorée, la petite porte d’où sont sortis des dizaines de millers d’esclaves, fers aux pieds pendant des siècles, est toujours là. Et l’escalier de pierre qui descend aux chaloupes qui les menaient aux navires de la traite qui mouillaient là.
Il n’y a plus de négriers à Gorée, mais des dizaines de cargos qui ruminent à l’ancre, attendant patiemment qu’on les laisse entrer au port se soulager de leur cargaison. Certains attendent depuis si longtemps qu’ils sont morts, mais de nouvelles populations colonisent leur dépouille et font sécher leur linge aux vergues distendues. Entre les épaves se faufilent les pirogues,  pêcheurs ou passeurs qui font traverser les travailleurs de Rufisque à Plateau. Sous l’étrave, des sacs plastique et, étrangement, beaucoup d’emballages de bonbons. On avance gentiment, de nouveaux immeubles partout, on s’échine à reconnaître à la côte le Dakar d’avant.

On mouille ce soir dans la baie d’Hann, Duval vient de nous raconter que son premier Dakar, c’était la première fois qu’il prenait l’avion. Il nous quitte demain, à la recherche avec sa Christiane de ses amis d’antan, mais il reviendra dans quinze jours pour le grand go west. On attend Francine et Hervé. Ce qui était ne sera plus, ce sera autre chose.

Rendez-vous mercredi, pour le départ vers la Casamance.

Jeudi 17 octobre

« On a tapé le First d’au moins six heures », dit Ollé triomphant en remontant de la tablette à cartes.
Un peu d’explications. Quand on a installé le logiciel de routage sur la tablette, est apparue sur l’écran, superposée au petit bateau figurant notre position, une autre icône, qui montre la route proposée par le logiciel. Il a fallu la programmer, et faute de connaître les performances d’Octobre, on appelle cela joliment une polaire, on a laissé les données d’un First 31, un bateau plus petit, proposées par défaut.
Nos routes ont vite divergé : le bateau virtuel est en course, nous sommes en croisière, et il y a des choix qu’on ne fait pas : le pur vent arrière, le spi la nuit… Et disons les choses : le First nous est passé devant pendant une bonne partie de la traversée.
Daniel et Emmanuel ont un peu grincé, normal, ils ont grandi dans des bateaux, et se sont frottés à des concurrents de rencontre sur toutes les mers du globe. Quant à Duval et Ollé, ils n’en reviennent déjà pas d’être au milieu de l’Atlantique, alors la compétition et qui plus est sur console! Mais il faut le reconnaître, il était agaçant, ce petit First prétentieux, droit sur le cap et sous spi jour et nuit, alors que nous tirions de longs bords de grand largue. D’où le plaisir général ce matin, quand on lui a mis six heures dans la vue. Bon, c’était une erreur, la tablette avait été réinitialisée accidentellement dans la nuit.
En revanche, ce qu’on a vu et bien vu, c’est la cathédrale de Rouen émerger de la brume au soleil levant. Une plateforme de forage au large de Nouakchott, du pur Monet. Là, il la ramène moins le petit First avec ses pauvres pixels.
Demain matin, Dakar. Il est temps, il semblerait.

Mercredi 16 octobre

Il faudra se souvenir aussi de ces moments là. Être englué, moite de sueur, dans son duvet poisseux au moment crucial où le capitaine de l’équipe de France refuse de gagner le match de cette façon et envoie délibérément le ballon du penalty dans les tribunes. Alors on viendra vous taper sur l’épaule, d’un air gêné, pour vous dire que c’est votre tour, et qu’il pleut. Il faudra se lever, enfiler sur le tee-shirt humide que vous n’avez pas quitté depuis une semaine une tenue parfaitement imperméable, puis le harnais de sécurité qui préserve votre vie en cas de pépin, mais franchement, à ce stade, à quoi bon? Puis monter sur le pont sous un méchant crachin tiède pour constater qu’il n’y a toujours pas de vent, que vous allez rester planté pendant quatre heures de votre nuit à regarder le pilote barrer un bateau qui se traîne à 3,7 noeuds, soit la vitesse de la marche, et vous dire que c’est comme si vous deviez re joindre Dakar, qui est encore à 400 kilomètres, à pied sous la pluie.
Là, il faudra puiser au plus profond de soi-même pour trouver ne serait-ce qu’une bonne raison d’être ici, se répéter en boucle, comme un mantra, qu’on a choisi, qu’on était volontaire, se rappeler combien on était enthousiaste, même, quand Emmanuel (qu’il soit maudit jusqu’à la fin des temps, et vous avec) vous avait proposé ce projet.
Ou bien il y a la méthode Daniel, et se dire que ce serait vraiment le moment de se rafraîchir la mémoire sur le fonctionnement du FITH, soit le front intertropical humide. L’homme est une merveilleuse machine.
Les dauphins aussi, pas vrai, Anna et Noé?

Mardi 15 octobre

Aujourd’hui, un oiseau s’est posé sur le pont. Pas une mouette ou un albatros, vaste oiseau des mers, plutôt un oiseau des champs, moineau ou passereau. Va savoir ce qu’il faisait là, épuisé, à des dizaines de milles de toute terre : nous sommes au large de la Mauritanie, plus précisément du banc d’Arguin, où, dit-on, sombra La Méduse.
On était contents de le voir, c’est notre côté arche de Noé. Nous avons ainsi hébergé dans l’échelle de coupée une araignée embarquée en Bretagne qui nous obligeait à quelques contorsions pour remonter de la baignade. Elle est, hélas, partie avec la houle.
Nos hôtes les plus fréquents sont toutefois des papillons qui tourbillonnent quelques heures autour du bateau, s’accrochent parfois aux écoutes, pour finalement se faire enlever par un coup de vent vers une fin certaine. Chaque fois, ça nous fend le coeur, mais, bon, notre commisération pour les insectes est très choisie et ne s’applique pas, par exemple, aux moustiques montés aux Canaries.
On a essayé d’expliquer au passereau qu’il fallait qu’il reste avec nous, qu’il avait dû être inconsidérément déporté par le coup de vent qui balayait hier le banc d’Arguin, mais cet entêté a préféré s’envoler, qui plus est plein ouest, et à cette heure, il est probablement mort. « Triste », twitterait Trump.

Lundi 14 octobre

Cette nuit, la lune. Pleine, fardée comme une vieille coquette qui veut cacher ses joues creuses. Pleine et seule, dans un ciel sans nuages, dans une mer où, pour une raison inconnue, les bateaux que nous croisons n’apparaissent plus sur notre AIS. À moins que la pleine lune n’appelle le vaisseau-fantôme? Seule, comme un point sans son i. Non, la lune comme un point sur Ollé, décrète Daniel qui a pris cet alignement pour tenir son cap.
Le jour venu, il est moche. Vraiment pas la peine de passer le Tropique pour ce temps sale et triste. La lune couchée, les bateaux sont revenus sur l’écran. Certains passent assez près pour qu’on les détaille, monstres impassibles qui descendent la côte africaine. Pétroliers parfois, le plus souvent porte-conteneurs, ou encore des architectures complexes de grues et de palans dont on essaie, au passage, de deviner l’usage. Aucune trace de présence humaine, mais on se dit qu’à bord, il y a des marins qui sont contents, comme nous, de croiser une présence.
Maintenant, il pleut, première pluie depuis Lézardrieux. Un comble, non? Bienvenue quand même à Raphaël, qui vient de naître à terre.

Dimanche 13 octobre

Nous sommes sous les tropiques, et cela n’a pas été sans mal. Non pas à cause de la navigation, qui se plaindrait d’une douce nuit sous la lune, d’un jour paisible sous spi, au pilote s’il vous plaît. Non, c’est le Tropique lui-même qui nous a fait faux bond. Quand cette nuit on s’est aperçus qu’on allait le franchir, on s’est dit qu’on allait sacrifier au rituel d’antan du passage de la ligne. Bon, avec nos moyens : on ne passera pas l’Équateur, va pour le Tropique, et pour le champagne, ce sera du pastis. Mais dans les règles, c’est à dire au moment exact du franchissement. Et c’est là que ça se complique : c’est où le Tropique? On plonge dans toutes nos cartes marines, pas de Tropique. Dans nos bibles respectives, « La voile pour les nuls » ou « Le cours des Glénans », rien non plus. Le Tropique, c’est bon pour les agences de voyage, pour Philippe Lavil ou Gilbert Montagné, pourtant des autorités en matière maritime , mais les navigateurs, eux, s’en contrefichent.
Il a fallu envoyer Adrienne sur Internet à Paris pour avoir la mesure. Alors, sachez-le pour une prochaine fois, le Tropique du Cancer se situe par 23°26.13′ Nord. Et n’oubliez pas le champagne.

Samedi 12 octobre

Le départ du bord de Dominique ne nous a pas porté chance. Cette nuit, pendant leur quart, Emmanuel et Duval ont été victimes d’une agression aussi violente que concertée. C’est d’abord Duval qui a été attaqué par un poisson qui non seulement a croqué la queue de son plus beau leurre en évitant soigneusement l’hameçon, mais a provoqué un emmêlage des lignes qu’il a passé la nuit à défaire, avec l’aide de Daniel. Puis c’est Emmanuel qui s’est pris un poisson volant en pleine tronche. A noter qu’il avait déjà victime d’une intrusion dans sa cabine au large de l’Espagne. Il avoue par ailleurs une mésaventure semblable en Bretagne il y a quelques années, sans expliquer toutefois cet attrait singulier pour sa personne.
Surmontant leur traumatisme, les deux victimes ont décliné l’offre d’ouverture d’une cellule de soutien psychologique.
Leur moral a d’ailleurs remonté dans la matinée : la drisse réparée au Canaries et les réas idoines installés en tête de mat, on s’est offert une belle journée sous spi. On ne peut pas être toujours malheureux.

Vendredi 11 Octobre

Bon, les Canaries, c’est bien, mieux que ce qu’on attendait, il suffit chaque fois de s’éloigner de l’univers concentrationnaire des côtes pour voir de bien belles choses. Mais tout de même, on est bien contents de repartir pour une semaine de large.
D’autant que la navigation à venir s’annonce savamment graduée. D’abord, pas de vent, histoire de se réamariner en douceur, puis ça devrait forcir régulièrement, jusqu’à une dépression qui nous attend au nord-ouest du Cap Vert en milieu de semaine.
Pour l’instant, on est dans un tableau du Lorrain, une tendre poussière de soleil qui décline, une mer plate en miroir, des voiles qui frémissent à peine aux quelques pauvres noeuds de vent qui les gonflent, et même un trait de lumière sur la marina qui s’éloigne. Ici tout est ordre et beauté, luxe, calme et volupté. À ceci près que nous n’avons guère le profil d’odaliques languides, mais on ne peut tout avoir.
Scoop : le monstre qui nous guettait dans les brumes au large du Portugal s’est échoué à Tenerife.

Mardi 8 octobre

Très belle traversée hier, vent promis vent dû, on a filé de Gran Canaria à Tenerife. L’arrivée a été moins tranquille. Le vent forcissant, un tour de piste dans le premier mouillage envisagé nous a vite convaincus qu’on allait se faire tabasser toute la nuit. Demi-tour, on rehisse, on repart. Deuxième mouillage, à l’abri d’une pointe, et là, une mer plate mais un vent!, un vent qui hurle comme dans les films d’alpinisme. On mouille toutefois, mais il est décidé de fouiller le manuel du GPS pour mettre une alarme en cas de dérapage de l’ancre. Nous voilà rassurés, on passe une nuit sereine. Au départ ce matin, on a oublié de la débrancher, mais elle n’a pas sonné quand on a bougé. Toujours l’histoire de la fièvre et du thermomètre: si vous ne voulez pas être malade, prenez-en un qui ne fonctionne pas.
Aujourd’hui, bricolage à bord, on est remontés dans le mât, the place to be aux Canaries. Trois jours de tourisme, à vendredi donc.

Lundi 7 octobre

On quitte Gran Canaria à l’aube et on longe la côte, falaises déchirées de barrancos qui, dans les incertitudes de l’aube, prennent forme tantôt de paisibles molosses affalés sur le sol, tantôt de monstrueux sauriens guettant leur proie à fleur d’eau.
Incertitudes sémantiques aussi : un barranco, c’est un ravin, une ravine, une valleuse, un ria, un aber?
En tous cas, patauds ou crocos, ils regardent vers l’ouest, comme nous qui guettons le vent que nous masque la dernière pointe de l’ile.
Quand il viendra, car il viendra, c’est inscrit sur les cartes, on arrêtera le moteur et un soupir d’aise secouera l’équipage, comme dans les classes de notre enfance, quand l’instit allumait la lumière à la tombée du jour.
Dans le silence retrouvé, on déroulera le génois, on choquera la grand-voile et on tirera bon plein vers Tenerife.

Dimanche 6 Octobre

Des bateaux, on en a vu beaucoup, mais ils n’ont pas tous valu le coup.
A tout seigneur : il y a à Las Palmas, où il a, dit-on, fait escale à chacun de ses voyages, un petit musée Colomb. Dans la première salle est reconstitué grandeur réelle le pont de la Santa Maria, du mat d’artimon au chateau arrière, et c’est minuscule ! Ces gens ont traversé l’Atlantique entassés à plus de trente sur le pont d’un fer à repasser d’à peine 20 mètres de long. Au contraire, dans le port de Pasito Blanco, il y a d’invraisemblables yachts de pêche, d’une longueur comparable, avec à l’arrière, un seul fauteuil, pour que le propriétaire taquine l’espadon. Enfin aujourd’hui, au mouillage de Puerto de Mogan, en pleine zone de défonce de masse, on a vu passer et repasser devant nous, longeant la côte, techno à donf, un catamaran géant ou se trémoussaient 200 personnes.

Non, le bon nombre, décidément, c’est quatre ou cinq.

Jeudi 3 octobre

Hier soir, on est vite partis de Morro Jable, l’eau baissait et on n’avait guère envie de se poser là. On s’est réinstallés avec gourmandise dans nos habitudes nocturnes. De plus, Emmanuel a mis à poste les balises rapportées  par Dominique, un appareil grand comme un allume gaz, qui se glisse dans le gilet de sauvetage et se déclenche quand un équipier tombe à l’eau, localise le pauvre hère sur le cadran du GPS, appelle les secours et prévient la famille. Ça donnerait presqu’envie de se foutre à la baille pour voir si ça se passe comme ils disent dans la notice.
Belle nuit, beaucoup de vent, notre étape la plus rapide, Octobre qui filait joyeusement vers Gran Canaria. Las, en bateau, cela ne va jamais comme il faut: il a fallu rentrer de la toile et ralentir le bateau… pour attendre le matin et l’ouverture du bureau de la marina de Pasito Blanco.
Deux jours de visite, on se retrouve dimanche.

Mercredi 2 octobre

Petite étape aujourd’hui, destinée à effacer la côte sud de Fuerteventura avant le grand saut vers Gran Canaria. On a graissé la barre, elle ne grince plus. Débat à bord: avons-nous cassé le thermomètre pour faire baisser la fièvre, ou réduit l’usure en lubrifiant le frottement? Seul l’avenir le dira, dirait un éditorialiste.
Arrivée dans le port de Morro Jable. Les instructions nautiques avaient prévenu : le fond est pourri, il faut oringuer l’ancre pour la récupérer si elle croche dans les câbles ou détritus du fond. Le dessus est pourri aussi : un projet de marina à l’abandon au fond d’un port sans vie. La radio du port ne répond pas. À quai, deux gigantesques ferries dont personne ne descend. Et dans ce désert post-apocalyptique, une raie géante soudain plane sous la coque, comme si la nature avait repris possession des lieux.
En fin d’après-midi, des familles viennent se baigner dans les enrochements du port. C’est rassurant.

Mardi 1er octobre

Hier après-midi, départ de Lanzarote où Dominique nous avait rejoints samedi, une navigation paisible  de quelques heures pour aller mouiller devant une charmante crique abritée de l’alizé par le cap du Papagayo. Il se trouve que c’était une plage de nudistes, mais les deux cent mètres de sécurité du mouillage ont valu pour distance de discrétion et il n’y eut pas de protestation chez les tounus.
Premier bain, délicieux, cherchez l’indice sur la photo : la mer est redevenue une amie.
Ce matin, départ à l’aube, beaucoup moins fusionnel, pour rejoindre Fuerteventura, que nous avons longée toute la journée pour venir mouiller au sud. Pas beaucoup de vent, un peu d’ennui, que l’on trompe en essayant d’apprivoiser la côte qui défile. C’est une prison qu’on voit par le travers? Mais non, c’est un complexe touristique. On se met d’accord sur une caserne. Confusion qui par parenthèse, en dit long sur l’aménagement de cette île, triste désert ponctué ça et là de béton à touristes. Escale ce soir à Las Playitas, des maisons qui dégringolent dans la mer, comme une ruée de gosses qui cavalent vers le bain.
On serait bien, s’il n’y avait cette barre qui grince de plus en plus, et nous fait craindre une mise en cale sèche à Las Palmas pour réparer.

Vendredi 27 septembre

Canaries, terre de contraste, dirons-nous. Hier soir, arrivée de nuit parfaite dans un mouillage au nord du port d’Arrecife. Ceux qui ont connu les engueulades autour des relevés à terre par minimorin apprécieront, on est entrés dans un trou de souris au GPS et au sondeur, sans la moindre difficulté.
Au sud de l’épave, disaient les instructions nautiques. Au matin, l’épave était moins romantique. Pas sûr d’ailleurs, un paysage entre poétique des ruines et style industriel.
La nuit passée, on est rentrés dans la marina, magnifique, du Frank Lloyd Wright pour bateaux de plaisance. Mais ce soir, nous sommes au pied de la scène éphémère du fameux festival de musique pourrie d’Arrecife, qui attire chaque année les plus mauvais musiciens de la planète. La nuit va être chaude, assurément.
La frayeur du jour : on a envoyé Emmanuel en tête de mât, pour comprendre pourquoi la drisse de spi a explosé en mer.
Trois jours d’escale, on ne va pas vous raconter nos impressions de touristes, ce journal s’interrompt, on reprend contact mardi prochain.

Jeudi 26 septembre

C’est un rocher honnête que ce Roque de l’Este, qui consciencieusement annonce au marin l’imminence des Canaries. il est sorti de la brume dans une flaque de soleil, les deux pics d’une même montagne poussée là sous la mer. Pourtant on s’inquiétait, la tablette nous disait qu’il était devant nous, à une heure de navigation, mais rien.

D’autres signes de terre l’avaient précédé. On avait revu des oiseaux. Des dauphins aussi, disparus depuis une semaine, qui étaient passés sous la coque, prenant à peine le temps de nous saluer, sans doute une chasse un peu plus loin.

C’est étrange, on attend pendant deux ans de prendre la mer, et après une semaine de large on s’impatiente de revoir la terre. C’est vrai qu’on s’est fait un peu chahuter ces derniers jours, la nuit dernière encore, des rafales à 35 noeuds et un bateau presque nu, pas de voile avant et trois ris, à courir piteusement devant le vent qui gronde et les vagues qui le roulent comme de la pâte à beignet.

Aujourd’hui, récréation, on a pu rebrancher le pilote, trop faiblard pour le gros temps. Pour la douche, ça ne sera pas encore ce soir. On arrivera en pleine nuit à Lanzarote, pas question de prendre le chenal de la marina sans visibilité. On a hésité, ralentir, passer la nuit à la cape, mais il y a l’appel de la terre, alors ce sera un mouillage à la pile électrique à l’entrée du port.

Ce soir, nos opérateurs vont nous souhaiter la bienvenue aux Canaries, notre forfait restera valable, et à l’idée de voir nos fils d’actus déborder de nécrologies, hommages, récits, souvenirs, réserves critiques et autres contributions indispensables à la mort du vieux président, on ferait presque demi-tour, comme jadis Moitessier.

Mercredi 25 septembre

On a fait comme on a dit, et ce fut une belle nuit, rapide sur l’eau, longue dans les têtes : le bateau grand largue avec une grosse houle qui vous envoie à dache toutes les dix vagues, et encore, si c’était régulier, du vent 20/25 noeuds avec de belles rafales, pas plus régulières, le grand jeu. C’était toutefois plus impressionnant dehors que dedans : les sifflements glaçants du vent, les claquements sourds de la trinquette qui se regonfle, on n’était pas fiers en montant au quart.
Alors, une fois dehors on se soutient, on se demande si ça va, un peu d’eau chaude, ou ça ne serait pas l’heure de la brioche. On a deux genres à bord, Emmanuel et Duval qui font la conversation, Daniel et Ollé qui sont plutôt taiseux. Mais dans les deux genres, on est bien contents d’être à deux dans le cockpit.
Demain, on sera en vue de Lanzarote, arrivée au port d’Arrecife dans la nuit.

Mardi 24 septembre

Ça faisait trois jours qu’on regardait cette zone de gros vent au large d’Essaouira se dilater ou se contracter comme un poisson lune au gré des animations satellite. On espérait qu’elle aurait la politesse de repasser à l’orange avant qu’on s’y pointe, mais le réel est têtu, c’est là son moindre défaut. On a donc fini par décider de la frôler façon toréador, à la Bernard Blier. On y est depuis cette nuit, et ça va continuer ce soir. Le bateau est impeccable, on va bien, on va vite. Un challenge à notre taille : comment réussir à servir le pastis en terrasse sans se vautrer dans le tangage.
Dans le genre défi, Emmanuel a trouvé un poisson dans son lit en descendant de son quart cette nuit. Par quel miracle le poisson volant a-t-il pu tomber dans le minuscule panneau de sa cabine? Le probabiliste qu’il a été a refusé de se prononcer.

Lundi 23 septembre

Pour la première fois depuis notre départ, il ne se passe rien, et c’est délicieux. On est entre Europe et Afrique, à 200 milles au large de Casablanca, sur la plaine abyssale de la Seine (vengeance onomastique d’un océanographe parisien en mal du pays? Traduction francisée d’un nom local?) Le bateau va comme il doit, un vent établi, nos ennuis électriques sont derrière nous, même la liaison satellite fonctionne. « De Lisbonne à Freetown » : notre route rapportée sur la carte à petite échelle, donc très vaste, est dérisoire, quelques centimètres pour une journée de route.
C’est bien pour cela qu’on est sur cet engin qui va moins vite qu’un vélo et rarement tout droit. Pour y retrouver, à nos degrés divers d’expérience, ce temps de la croisière, tellement allongé que ce n’est plus du temps, mais des centimètres.
Cette nuit, demain et probablement toute la semaine, ce sera pareil, c’est écrit sur la carte et dans les fichiers météo. Un seul petit souci dans ce bonheur paisible : qu’est-ce qu’on va vous dire demain?

Dimanche 22 septembre

Nuit de rêve hier, un vent de travers dix-quinze noeuds constant, nos premières étoiles,  la houle qui déroule, une crête, un creux, une crête. Le bateau est gentiment posé sur son bouchain et réagit à la moindre pesée des doigts sur la barre. Moment extraordinaire où l’équilibre annule la gravité,  » le bateau glisse »,  écrit Emmanuel dans  le livre de bord. Plus de frottement, plus de poids, plus de conflit, un vaisseau glisse sur l’eau noire et c’est le barreur qui le mène. On est le roi du monde et on pense que c’est pour toujours, qu’on volera toute la nuit. Alors, en confiance, sûr de soi, on en vient à penser aux gens qu’on aime,  à regarder la lune monter des meringues avec les nuages, et la mer vous balance une petite vague bien salingue qui vous plante au fond du creux, la grand-voile pendante et le genoa qui se gondole de rire.
Journée magnifique aussi, ça sent le sud, on a ressorti les shorts. Duval a encore pêché un beau poisson, on refait nos Bombard : on l’achève d’un coup de couteau dans l’occiput, on tranche la tête, on lève les filets. Mais tout de suite, une question : on ne sait pas ce que c’est, est-ce qu’on va le manger? Est-ce que tous les poissons sont comestibles? Si seulement on avait Internet pour nous dire…

Samedi 21 septembre

18 heures. On quitte la marina de Cascais, direction Lanzarote, 613 milles à courir, au mieux cinq jours de mer.
On a quitté le ponton à 14h pour mouiller dans la baie : les marinas, c’est comme les hôtels, on vous compte une nuit supplémentaire si on dépasse l’heure du check-out. Selon Daniel, c’est pour leur laisser le temps de faire la chambre.
On s’est fait tremper toute la journée, ambiance caravane sous la pluie, moins les enfants qui s’ennuient, mais la météo promettait que ça s’arrangerait à 18h, et, bonne fille, elle a tenu parole. Il fait beau, le vent souffle et la mer est facile.

Vendredi 20 septembre

Aujourd’hui rien à raconter, on s’est promenés dans Lisbonne, comme des milliers d’autres Français, à entendre ce qui se parlait dans les rues. Samedi  c’est Canaries, au moins le départ.

Jeudi 19 septembre

En mer, ça bouge sans arrêt. On croit que c’est une histoire d’espace, le plancher des vaches qui se dérobe, mais non, c’est le temps qui bouge tout le temps. Hier soir, après une triste journée sans vent s’annonçait une nuit morne au moteur. Et sont arrivés les dauphins. Rien ne les obligeait, mais nous étions sur leur route, et par atavisme, politesse ou curiosité, ils nous ont fait un brin de conduite. On était penchés sur les filières, à les regarder surgir du fond, l’éclair blanc du ventre juste avant l’émergence de l’aileron noir, puis le jet de vapeur de l’air qu’ils expulsent, comme un bus qui redémarre. Ce n’était pas grand chose, des dauphins on en voit tous les jours,  mais ça a tout changé. Surtout quand, la nuit tombée, ils ont continué à danser autour du bateau, dans une phosphorescence de poupée Barbie. Alors on a été heureux, et la nuit est passée comme une fête.
Même chose cet après-midi, on s’ennuyait ferme, mais on a touché un peu de vent et envoyé le spi, deux heures miraculeuses à voler, dans le murmure de la toile qui crissait comme des bas de soie.
Arrivée à Lisbonne. Dans deux jours, cap sur les Canaries. Il fera chaud, il y aura du vent.

Mercredi 18 septembre

Une nuit entière dans la brume, l’impression d’être dans un bocal opaque à peine plus grand que le bateau. La radio signale des pêcheurs partout, on entend parfois un moteur, mais on ne voit rien. Un de ces moments où on croit voir tout ce qu’on craint, au mieux un cargo aveugle qui surgirait de la brume, au pire un léviathan melvilloïde (ou spielbergien) animé des pires intentions à notre égard. Incroyable : même calé entre le GPS, l’AIS, la carte sur l’ipad et bardé de rationnalité, on ne peut s’empêcher d’avoir cinq ans. Délicieux aussi, mais après coup, quand le jour se lève. D’ailleurs, on s’est tous jetés sur la brioche et les confitures au petit matin.
Et puis, rien, comme aurait écrit Louis XVI le jour du 14 juillet 1789. Pas de vent, pas de mer, pas de visibilité, pas le moral. Une longue et triste journée au moteur. On est passés comme ça au large de Porto, Aveiro, Figueira da Fos… Seul fait du jour, on a étalonné le pilote. C’est dire.

Mardi 17 septembre

On a quitté le port vers 15h. Un paisible après-midi à tirer des bords pour sortir de la baie de Vigo. Pas de vent, pas de mer, on dépasse à peine les 4 nœuds mais on est bien, comme des vieux phoques qui se chauffent au soleil, à regarder la brume se lever sur les îles de Cies. Quand on passe sous 3 nœuds, on se demande même si on ne va pas passer la nuit comme ça. Et puis, ça va bien, on met le moteur pour aller chercher le vent au large. Aujourd’hui, grande première, ce journal de bord a été routé par satellite à Clément, qui le mettra en ligne. Si vous le lisez, c’est la garantie qu’on pourra donner de nos nouvelles tous les jours, même en pleine mer. Un enjeu quasi planétaire.

Lundi 16 septembre

Escale à Vigo. Belle ville : de larges ramblas ornées de statues, avec inscriptions en galicien, espagnol et anglais. On déambule pour trouver ce qui nous manque, un chariot de grand-voile, du pain, un vendeur de cigarettes électroniques. Drôle de voir des gens habillés normalement.
Notre bateau est sur la photo.
Indice 1: sa coque est noire
Indice 2 : ce n’est pas le plus gros.

Dimanche 15 septembre

Arrivée ce matin à Vigo, grand port industriel, escale de ces immenses paquebots de croisière qui déversent à terre des milliers de touristes. Au bord du quai attendent des catamarans à fond transparent où ils s’engouffrent pour aller voir des fonds sous-marins. Lesquels, on ne sait pas. On restera au moins lundi pour réparer le chariot, vérifier les batteries qui ne rechargent guère et essayer d’améliorer notre liaison satellite. Et prendre des douches. Beaucoup de douches.

Samedi 14 septembre (nuit)

La météo que nous obtenons enfin par satellite nous a dit de nous rapprocher des côtes pour du vent et de la mer plus calmes. C’est vrai pour la mer, pas pour le vent qui se moque de nous : rien, puis trop, puis rien, toute la nuit à prendre des ris puis les larguer.

Samedi 14 septembre

Le chariot d’écoute de grand-voile a été rafistolé au petit jour. On  navigue sous un vent de force 5-6 établi de nord-est, mer agitée qui nous soulève par l’arrière, ça bouge beaucoup dans le bateau et chaque barreur reçoit son lot d’auloffées. On finit la journée avec un vent force 7, des rafales à 30 noeuds, donc  trois ris dans la grand-voile et trinquette. Il est où le Golfe sympa du début, avec bonite et baleines? On voit la terre espagnole juste avant la tombée du jour.

Vendredi 13 septembre

On avance dans le Golfe, au dessus de la plaine abyssale, 4000 mètres de fond. Le Golfe se souvient brusquement de sa réputation. La mer se gonfle, présentant par l’arrière des vagues qui commencent à dépasser le franc bord et nous éclaboussent parfois. Le vent se renforce, monte à 5-6. On dépasse parfois 10 noeuds au speedo. À 22h, au début de la nuit, empannage involontaire, le chariot d’écoute de grand-voile explose. On finira la nuit sous trinquette seule.

Jeudi 12 septembre

Golfe de Gascogne. C’est là que c’est supposé se compliquer. Et bien non. Pas de mer, pas de vent, du moteur. Mais Duval, qui a lancé une traîne malgré tous nos sarcasmes remonte une bonite de trois kilos, qu’il nettoie et débite et que nous mangeons le soir. À la tombée du jour, deux baleines viennent souffler à 50 mètres du bateau.

11 septembre

Première nuit en mer, quarts pris par Daniel-Jean Michel O puis Emmanuel-Jean Michel D. La lune nous a accompagnés une bonne partie de la nuit puis s’est lassée. On a doublé Ouessant ce matin, cap au sud vers l’Espagne, 300 milles à courir loin de toute côte, donc rendez-vous dans trois jours (au moins). En attendant, vous pouvez nous envoyer des sms au 00881652409146.

10 septembre (soir)

En face de Perros-Guirrec. Très belle journée, on confirme, cap vers l’Espagne.

10 septembre

Départ plein ouest pour effacer la Bretagne et on pique cette nuit vers l’Espagne. Pas de nouvelles sur ce blog avant trois jours, donc.

9 septembre

Départ de Pontrieux, sous la pluie. Descente brève mais néanmoins paisible du Trieux jusqu’à Lézardrieux, la quasi embouchure. Demain, la mer.